L'Echo des Nuits par Louis DELORME

Publié le par COUSIN

C’est Mallarmé, je crois qui dit qu’on ne fait pas un poème avec des idées mais bien avec des mots. Je suis assez d’accord avec cette « idée » : il n’y a pas besoin d’idée pour démarrer un poème, mais les mots, en venant, en se déroulant, en se répandant dans la pensée, ne finissent-ils pas par induire des idées ? Des idées auxquelles, même l’auteur n’aura pas songé, ce qui faisait dire à Valéry qu’on pouvait donner à ses poèmes le sens que l’on voulait.
Dans le poème lui-même, il peut n’y avoir que des mots, ceux-ci généreront fatalement l’idée. Et dans un recueil, qui est un assemblage de poèmes, rarement choisis et placés au hasard, les idées finissent par germer toutes seules dans l’esprit du lecteur. Jeannine Dion-Guérin a ce don si précieux de marier le mot avec l’idée, de si bien les imbriquer ensemble qu’on se laisser séduire d’abord par les mots et qu’on se prend ensuite à méditer sur leur sens. Un recueil, c’est aussi un long cheminement qui permet d’approfondir le thème, d’ouvrir plus largement la voie dans laquelle l’on s’est engagé.
Avec L’Écho des nuits, Jeannine Dion-Guérin a bien une intention et celle-ci se manifeste déjà dans le titre. La nuit est le temps par excellence pour ceux qui ne dorment que peu et qui ont besoin de meubler ce temps perdu à la recherche duquel on ne manque pas de faire de fabuleuses découvertes. La nuit est plus porteuse que le jour, elle renvoie plus d’échos que celui-ci, lorsque s’établit le silence qui permet d’écouter les battements du monde et les pulsations de son coeur. Importantes aussi, les approches de cette nuit que sont le crépuscule et l’aube.
Cette nuit, on aime la voir venir, la voir descendre, s’appesantir ; on la sait porteuse de mystère, d’inconnu, d’inattendu : Dispersion des formes, nous dit l’auteur, voici le crépuscule / l’heure où se dépossède la matière. La nuit laisse libre cours à notre imagination : « Jeune épousée, la nuit s’offre immatérielle / Elle se blottit mais n’enserre pas. (p. 15) Et l’imagination, qui s’éveille, de susciter d’abondantes images : ... clochers et cyprès à la robe alezane le poing brandi au ciel hennissent des jurons (p. 14) Le passé revient lui aussi en mémoire, l’enfance avec ses peurs et son merveilleux : Des ogresses soufflaient la mèche des lampes à pétrole et des ombres se glissaient derrière le mica des poêles à charbon (p. 55) Heureusement, il y a la poésie pour apporter le réconfort, la sérénité : Ainsi que chant d’oiseau / comble les tremblements du jour / le poème apaise l’effroi des nuits // Au frémissement de son appel / s’efface la suite des mauvais rêves. (p. 113) On sent là l’importance de l’écriture. Celle-ci est toujours présente chez Jeannine, même si elle ne précède pas les sensations. Elle est le pont qui va du réel jusqu’au rêve et que l’on peut franchir dans les deux sens : Faisons confiance à la main. Sur la portée du mot à choisir, elle sera notre plus sûr guide. // Elle demeure à jamais notre canne d’aveugle. (p. 21)
Mais la nuit ne nous révèle pas les étoiles. Le poète se doit d’évoque aussi la nuit matérielle, modifiée par l’homme et sa lumière artificielle que sont les enseignes publicitaires, les feux de l’autoroute, la nappe d’une ville, d’une fête foraine... Méfiez-vous, ô Nuits, des distractions humaines / Leurs gesticulations brisent le repos de vos dieux. (p. 78) Les hommes perturbent tout, dénaturent tout, on ne peut pas rester indifférent, et c’est comme un cri que lance le poète dans la nuit : Pourquoi les terriens, astéroïdes minuscules s’agitent-ils ainsi ? Tentent-ils de réguler les problèmes d’un univers qu’ils transgressent à l’infini ? (p. 81)
L’auteur a conscience de l’imperfection du poème, de son incapacité à exprimer totalement ce que l’on ressent : Comme les mots sont pauvres à témoigner de l’écho des nuits ! (p. 115) Notre existence nous échappe, cette succession de jours et de nuits, d’ombre et de lumière, de vérité et de mensonge, de succès et d’échecs, de tâtonnements, de certitudes et d’erreurs, de laideur et de beauté : tout ce qui fait la vie. L’extase, c’est l’échange entre l’en soi et l’en dehors de soi. La poème surgit de la quête d’unité. Que dire de plus ?
Il est grand temps pour nous / de naître à la nuit (p. 15) nous disait Jeannine au début de son ouvrage. La recommandation est valable pour tous : elle doit nous ouvrir les yeux et nous conduire à la lumière. Lisez ce livre, vous y prendrez sans doute tout autre chose, tant il est riche, mais aussi parce que chaque lecture est une réécriture.
 
Louis Delorme
 
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Publié dans Recensions

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